Autobiographie · TEEYANDEE

De la BD qui m'a appris à lire au premier manga de la Caraïbe

Avant de créer La Planète Takoo, avant de devenir TEEYANDEE, avant même de rêver de manga ou de Japon, j'ai d'abord été un enfant qui ne comprenait pas pourquoi il fallait lire.

📖 Lecture : ~10 min ✍️ TEEYANDEE (Therry Dupré)

La BD qui a tout changé

Je devais avoir quatre ans. Je me revois assis devant un livre, face à ma mère qui essayait de m'apprendre à lire. Elle insistait, recommençait, m'expliquait, se battait avec patience. Mais de mon côté, je ne voyais aucun intérêt à ouvrir ce monde-là. Les mots ne me parlaient pas. Les phrases ne m'attiraient pas. Lire ne représentait rien pour moi.

Je me souviens même d'un moment très précis : ma mère, épuisée par mes refus, est partie s'enfermer dans sa chambre pour pleurer. Puis elle est revenue, et elle a repris. Encore. Sans succès.

Et puis un jour, quelque chose a changé.

J'avais une bande dessinée entre les mains. Je ne savais pas encore lire, mais je regardais les images. Un ami de ma mère avait un rire très particulier, un rire qui m'avait marqué. En regardant cette BD, je me suis mis à imiter ce rire. Ma mère et son ami m'ont surpris avec le livre entre les mains, en train de rire devant des images dont je ne comprenais pourtant pas les textes.

Je trouvais les dessins drôles. Très drôles. Et je me suis dit quelque chose de simple : si les images me faisaient déjà autant rire, alors les textes devaient rendre l'histoire encore plus drôle.

Pour la première fois, je n'avais plus envie de lire parce qu'un adulte me le demandait. Je voulais lire parce que je voulais comprendre.

À partir de là, j'ai appris à lire très vite. Cette BD est devenue ma première passerelle vers la lecture. Des années plus tard, en voyant des jeunes de Guyane, de la Caraïbe ou d'ailleurs s'intéresser à La Planète Takoo, je me suis rendu compte que mon manga jouait parfois le même rôle : donner envie de lire à des enfants qui ne se sentent pas forcément attirés par les livres au départ.

Le Club Dorothée, les héros et les premières frustrations

Comme beaucoup d'enfants de ma génération, j'ai grandi avec les dessins animés du Club Dorothée. Dragon Ball, Saint Seiya, Nicky Larson, Ranma 1/2, Fly, Olive et Tom : ces œuvres ont nourri mon imaginaire. Au départ, ce n'est pas Dragon Ball qui m'a le plus marqué. C'est Saint Seiya.

J'adorais Shiryu, le chevalier du Dragon. Ses cheveux longs, son armure, son respect pour son maître, son côté noble et déterminé : tout me parlait. Quand il perdait contre Seiya, j'étais frustré. Je ne comprenais pas encore la narration. Je ne comprenais pas pourquoi le protagoniste devait gagner face à un personnage que je trouvais aussi classe.

Puis il y a eu Olive et Tom. Je me revois après l'école primaire, à Pointe-à-Pitre, m'arrêter avec mes amis devant les télévisions des magasins pour regarder quelques minutes d'épisode. À cause des horaires, on ne pouvait presque jamais voir l'épisode entier. Dans le meilleur des cas, on arrivait pour la dernière action. Dans le pire, on ne voyait que le générique de fin. Mais même ça, c'était important.

Il y avait aussi ces moments où ma mère partait faire les courses et où je n'avais pas le droit de regarder la télévision. Dès qu'elle partait, j'allumais la télé quelques minutes pour voir une scène de Dragon Ball, puis je l'éteignais vite. À l'époque, il suffisait de poser la main derrière la télévision pour savoir si un enfant l'avait regardée en cachette. Si elle était chaude, on prenait des coups. Mais parfois, quelques scènes de Dragon Ball valaient le risque.

Rurouni Kenshin, Naruto et le retour du manga

Au collège, j'ai découvert Fly en manga, puis Rurouni Kenshin. Kenshin a éveillé en moi l'envie de connaître l'Asie, de découvrir le Japon, de comprendre cette culture qui me fascinait à travers les pages. Je dévorais les tomes. J'économisais mon argent. Quand j'avais enfin assez, j'ai demandé à mes amis où ils achetaient leurs mangas. Ils m'ont emmené dans une boutique spécialisée, et j'ai acheté tous les tomes disponibles de Kenshin d'un coup.

Après mon bac ES, j'ai quitté la Caraïbe pour la France. En prépa art, une camarade m'a parlé de Naruto. Elle m'a ramené huit épisodes sur une clé USB. Dès le premier épisode, j'étais fan. J'ai tout regardé le soir même. Le lendemain, je lui ai rendu la clé et je lui ai demandé les épisodes suivants. Jour après jour, jusqu'à rattraper tout mon retard. Elle venait de me replonger dans le manga. Sans le savoir.

Le déclic : pourquoi les personnages noirs étaient-ils absents ?

À l'ESRA, en option Sup'Infograph, je me suis retrouvé dans un environnement très divers : Européens, Maghrébins, Africains, Malgaches, Caribéens, Asiatiques. Pourtant, dès qu'il fallait créer des personnages, je remarquais quelque chose : presque tout le monde faisait systématiquement des personnages blancs. Ce n'était pas forcément dit. Mais c'était là. Dans les réflexes. Dans les designs. Dans ce qui semblait "naturel" à représenter.

Un jour, j'ai même fini par créer un allumeur de réverbère blanc avec des taches noires en mouvement sur le corps, un peu comme les formes de Rorschach dans Watchmen. C'était comme si, pour faire exister le noir dans le design, il fallait le contourner, le transformer ou le justifier autrement.

Après ça, je me suis fait une promesse : la première histoire que j'écrirais vraiment aurait un personnage principal noir.

De Thaji l'enfant du désert à La Planète Takoo

Après mes études, j'ai commencé à travailler à Xilam Animation, notamment sur Oggy et les Cafards et Flapacha, où es-tu ?. L'ambiance était bonne, mais artistiquement, je ressentais une frustration. Je travaillais sur des univers déjà existants, alors que moi, je voulais créer mon propre monde, mes propres personnages, ma propre mythologie.

En 2014, j'ai voulu créer Thaji l'enfant du désert. Au départ, c'était un projet de court-métrage. J'ai participé à des afterworks afro, montré mon projet, cherché du soutien. Les gens appréciaient, mais pas assez pour soutenir concrètement le projet. Après deux ans à attendre une aide qui ne venait pas, j'ai compris qu'il fallait avancer autrement.

Un court-métrage coûtait trop cher. Un roman semblait plus accessible. Le problème, c'est que je ne me considérais pas comme romancier. Mais j'ai osé. J'ai transformé le scénario en roman. Et c'est ainsi que La Planète Takoo est née. Le roman est sorti en 2016. En 2017, je l'ai présenté au Salon du Livre de Paris. Les ventes ont été bonnes, au point de me permettre de financer la suite : l'adaptation en manga.

La Guyane, le Djokan et le sens profond du projet

Mon arrivée en Guyane le 14 janvier 2018 a été salvatrice. Yannick Théolade m'avait permis de sortir mon roman en 2016. C'est aussi ce lien qui m'a donné envie de venir pratiquer le Djokan, art martial amazonien, afin de l'intégrer de la meilleure façon possible dans La Planète Takoo.

La Guyane m'a aussi permis de devenir professeur d'arts appliqués. J'ai enseigné, pratiqué, transmis, à Cayenne, à Kourou, à Saint-Laurent-du-Maroni. Peu à peu, mes tomes ont commencé à entrer dans les collèges, les lycées, les médiathèques et les bibliothèques de Guyane. La bande dessinée avait été ma passerelle vers la lecture quand j'étais enfant. Des années plus tard, La Planète Takoo devenait à son tour cette passerelle pour des jeunes de Guyane et de la Caraïbe. Sans même l'avoir prévu.

De la Caraïbe à l'Afrique

En 2024, le Bilili BD Festival au Congo-Brazzaville m'a reconnecté avec l'Afrique. Puis le Nigeria en 2025, la Guinée-Conakry en 2026, le Marché Afro-Caribéen, et le FALFA à Bordeaux en juin 2026. À travers ces événements, La Planète Takoo n'est plus seulement une œuvre née d'un manque de représentation. C'est devenu un pont : entre la Caraïbe, la Guyane, l'Afrique, la France hexagonale, les arts martiaux, le manga, la lecture, la transmission et la mémoire.

Je crée La Planète Takoo parce qu'un jour, une BD m'a donné envie de lire. Parce que j'ai grandi avec des héros qui m'ont fait rêver, mais dans lesquels je ne me voyais pas toujours. Parce que j'ai compris qu'il ne suffisait pas d'attendre que les histoires arrivent. Il fallait les créer.